Quel bonheur de te voir me surveiller. C'est trop pour mon corps, il pétille, explose sa joie jusque dans mes veines pompeuses et je sens la chaleur montée à mes joues. Elles rougissent. J'ai toujours eu honte de mes joues rouges. Mais ce soir vraiment, je n'y accorde plus aucune importance. Que la joie déforme mon visage, secoue mon corps, qu'il change, peu importe, tant qu'il m'est possible de t'aimer! Enfin une once de bonheur.. Il y a des soirs comme celui- là où tout semble parfait. Où je récupère l'espoir de t'avoir près de moi, sans jamais plus oser en demander davantage. Parce que ton existence suffit à la mienne. Même repoussée, humiliée, éloignée, je t'aimerai encore. Et davantage même! D'un amour familial, au-delà des barrières du sang et des jeux de l'enfance. Un amour qui transcende nos origines. Tu peux être né d'un autre ventre, loin, très loin de mon berceau, je garderais toujours la sensation d'avoir commencé cette course folle à la même ligne de départ que la tienne. J'imagine les années que tu as vécues, le jour où tes petites jambes menues et fières ont su poser leurs pieds dans une cadence, ton premier carré de chocolat, tes premiers amours, ta timidité et la pesanteur de ton affectation, tes amis qui rient à tes blagues foireuses, ta première cigarette, le respect évident avec lequel tu regardais les femmes, doux être pensifs qui demandaient d'être compris de l'autre sexe, d'être entendues pour la rudesse de leur tâche en ce bas monde, ta première écoute de Keith Jarrett et le bouillonnement de tes aspirations soudaines, tes heures passées à regarder ce visage dans le miroir alors qu'il changeait ses lignes à mesure des années, la première fois que tu as fait l'amour et le souvenir que tu en gardes, l'investissement dans ton travail scolaire et le plaisir des cours en faculté, la joie de rencontrer ces jeunes étudiants railleurs, ta première cuite, le sourire de ton premier amour dans la voiture au retour des vacances, les coups de soleil qui ont marqués ta peau imprudente, l'instant primordial où l'enfant que tu étais s'est reconnu dans l'homme que tu es devenu et la force qui t'as permit de continuer ton chemin et de t'aimer toi, pour ton personnage narquois, ton sérieux rude et amer, qui fuit la tristesse de ce que tu ne peux plus voir avec tes yeux, la perte de cette compagne que tu as aimée, le face à face avec la mort qui te montra les formes de l'absurde, l'étonnante force avec laquelle tu t'es relevé de ton agenouillement, l'incroyable besoin d'aider les autres pour te sentir juste et suivre une loi morale, tous ces moments de complicité avec cette chienne qui t'as consolée du reste ; et moi. Moi et mes yeux bavards, peut-être... Je l'espère. J'espère.